Nous vivrons dans des villes nouvelles

La ville nouvelle s’ouvre à mes pas hésitants

Belles avenues lisses

Murs de marbre murs végétaux

Pas de bruit en surface

Légers trémolos sous le sol

Tout est propre

Pas encore utilisé

L’air empreint d’une douce brume

Dépose ses buées sur ma bouche

On pourrait toucher les nuages de ses doigts

Et survivre dans l’immensité

On pourrait s’élever

Au-delà des ultimes étages

Enlacer de grandes arabesques

Emplir son âme

D’une foi astrale

La ville nouvelle a des allures de cathédrale

De sainte païenne

Son missel colonise

Les citoyens aseptisés

Agenouillés dans ses avenues

Boitillant sur ses trottoirs

Ou buvant l’infini de leurs yeux

Emerveillés

La ville s’impatiente

Se synchronise se métallise

S’enorgueillit

Avec ses greffons de plantes

Pile face sur ses parois

Ses longues et langoureuses inflorescences

Qui détrônent l’humain

Ecrèment la sève

Guident des mains hésitantes

Inoculent l’onde du futur

Les pylônes de l’absolu

Pointent des nuages

Muets et tristes

Allumés la nuit comme des cierges

Phares étouffés

De nos titubements

La ville nouvelle enfante dans la douleur

Crispée sur son ventre de démiurge

Déjà maternelle avant l’aube

Nourrissant ses ouailles

Au doux lait de ses entrailles

Elle accumule tant d’amour

De pierres chaudes de macadam pétrifié

De grandes bavures de verdure

Acculée à se maudire

La ville nouvelle

Enfouit ses rêves

Et mes pas hésitants s’engluent

Dans ses veines secrètes

GILRAY, novembre 2020

Manuscrit de comptoir

Une vie antérieure

J’étais attablé à un bar du côté de la Place Blanche. Plutôt sombre. Quelques consommateurs le long du zinc, peu loquaces. Le barman s’approcha de moi, me tendit une feuille un peu défraichie. « Je crois que ça va vous intéresser. Un type, hier soir, a laissé ce texte avant de partir. Il l’avait écrit sous mes yeux après m’avoir demandé du papier. Vous avez une tête à vous intéresser à la littérature ! » Je le regardai dans les yeux, m’emparai de la feuille. « Ah oui, ajouta le barman. La fille dont il parle…Jamais vu cette gonzesse. Le gars était seul. » Seul, comme moi ce soir-là.

Ca commence infernal

Tes déhanchements n’ont pas la cote

Pas avec moi

Ça commence sur le fil

De la lame

Tu joues avec mon envie

De choisir

T’embrasser

Dans ce bar ou

Larguer les amarres

Irrésistible à mes côtés

Et puis esquif de la nuit

Se perdant dans l’ombre

Et les leds discrets

Diodes de ton corps

Qui font de mes yeux

Des artistes populaires

Irrésistible ouverte au désir

Avec toi

J’oubliais les bonnes réputations

Il n’y a pas de bonne réputation

Quand on quitte le beau monde

Baby

Ça commence infernal

Je sais pas comment

Te dire que le cinéma

Je le paie pas

Tu peux jouer la star

Version   hollywood

Tu peux peut-être

Me lancer dans une petite galère

Tu sais sans effet spécial

Me glisser dans l’oreille

Un mot un seul

Pour changer de cap

Chantonner à l’unisson

D’un baiser réconfortant

De doigts tremblant

Sur tes hanches

Ça commence infernal

Je vais finir par t’aimer

sans effet spécial

Octobre 2020

Mascarade

Moine masqué tu marches

Dans la ville du patriarche

Yeux fixés sur tes pompes

Au fil des pas

T’as plus d’horizon à la longue

Rêves solidaires des pavés

Que d’autres ont foulés

Quand c’était vénitien

Aux jupons des canaux

Fantasmes colorés sous les cils

Lueurs nocturnes des fanaux

Quand c’était vénitien

Ton carnaval fou

Le satin noir de ton loup

Griffé sur tes joues

Aventurier un peu corto maltese

Tu marches

Dans la ville du patriarche

Tu laisses couler ton sang

Aux commissures de tes lèvres

Avec cette fièvre

Qui les embellit

Ta colombine boit ta bouche

Sous la collerette

Elle aime les causes perdues

Moine masqué tu marches

Dans la ville du patriarche

N’enfile pas ton costume constellé

Pauvre mec désarticulé

Joue doigts collés à ton violon

Les airs félons

De ta ville déserte

Joue ta mascarade

People en rade

En face ils t’épargneront

Feront des ronds

Et ton fard fondera

Sous la lune

Lune de l’infortune

Black night

Camarade de l’artillerie

Des armes lourdes

Qui te rendent invincible

Tenant ta bible

Urbaine et douce

Comme un pierrot un suppôt

De l’extrême onction

Moine masqué tu marches

Dans la ville du patriarche

T’as pas le look qui plaît (sLAm )

T’as pas le look qui plaît

Fille aux yeux rougis

T’as pas le look

Mais tu m’plais

Ta planque

C’est l’entre canaux

De la ville

La ville

Où tu es née

La ville

Des oubliés de la ville

Belle encore

Et toujours parce que

Pour toi elle sourit

Intra-veineuse

Un peu

Music

Dans ta tête

Quand tu la dorlotes

Sur les pavés ruisselants

Peuvent pas être secs

Et toi tes mains

La fabriquent

Jour après jour

Fille du jour qui meurt

Si t’as pas le look

T’as le langage

Les mots qui sourdent

Christ piercé

L’humanité en cloque

Dans ton petit ventre

Je t’aime fille

Aux yeux rouges

Tu t’infiltres enfin

Armée de pleurs

Et de bonheurs

T’as pas le look qui plaît

T’as le look

Qui me plaît

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©Photos Perso, Street, Charleroi, 2018.

cheveux de femmes

Cheveux de femmes

Sous mes regards

Ils s’étalent dans les lumières

D’une douce matinée

Virevoltent et cachent

Parfois

Des yeux qui ensorcellent

Semblent naître d’un lointain

Qui nous agrippe

À des amours des rivages

Et nous épuisent

À vouloir les caresser

Cheveux de braise et de blondeur

Cheveux aux couleurs insaisissables

Filigranes qu’on ne possède jamais

Ecriture de l’offrande

Pudeur cache-cache de la beauté

Horizon plus loin encore

Que l’horizon

Cheveux de femmes

Parfumés par une fragrance

De terres sauvages

De plages rétives

D’eaux perlant

De roches pures

Cheveux de femmes

Je ne les peignerai jamais

Comme vous les aimez

Je les peignerai

Dans une sourde mêlée

Ivre de leur incandescence

Noyé dans le vent de leur envol

Fable de notre temps

Les ailes noires ne survoleront plus nos têtes

Ne sèmeront plus la ciguë

Qui vitriolait nos vies nos rires

Ces ailes caciques énucléant

L’ordre de nos gestes

Cassant l’image de l’autre

Les ailes se replieront

Frileuses et diablesses déchues

De nos lèvres délivrées

Nous boirons les vins et les nectars

Nos accolades seront des embrassades

Nos baisers des tourterelles dans l’azur des rues

Et nos paroles pleines de sens enfin

Résonneront au fil des tympans

Et ce seront des syllabes langoureuses

Nous nous sentirons nus

Comme aux premiers temps

Ceux que frôlaient nos émois d’enfants

Tu chanteras des gigues acoustiques

Des odes des mélopées

Viendront de là-bas les amazones

Déléguées des dieux antiques

Orgie chaste du bonheur

Aux plis de nos âmes

Je me réconcilierai mon frère

Et dans nos yeux naîtront

Ce calme qui tremble et frémit

Cette houle du désir apaisé

Vivipares de l’absolu

Lymphes immortelles

Corps multicolores

Nous aurons lapidé les venins

Immolé les inhumains

Rendu grâce à nos Artémis

Et à ce chêne grand qui m’enlace

Maître de mes herbes folles

Les ailes noires ne survoleront plus nos têtes

©Une photo prise par une amie roumaine, Liliana, en 2018

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La pudeur

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©Photo GilRay

Je vous le dis la pudeur

Je n’ai pas de pudeur

Je ne cache rien

Je me dévoile

Le strip-tease c’est mon job

Je vous donne rendez-vous

Sur la scène

La scène du monde

Putain ces foules

Ces gens ces humains

Qui ne vous disent rien

Oui je suis impudique

Je vous les montre

Humbles paumés largués

S’en souviennent des colons

Sont partis les colons

Ont laissé la merde et les envies

Et leurs imitateurs au pouvoir

Tu veux voir les petites culottes du désespoir

Le bonheur dans les favelas

Les ghettos des amours métisses

Le pire y sont partout

Les colons

Nous on navigue

Sur les flots de l’indécence

Pourquoi t’es pauvre

Et affamé

Camarade

Pourquoi ce monde

Le génocide des mecs et des filles

Que j’aime

On finira par vous expatrier

De nos âmes révoltées

On finira vainqueurs

Pas de pudeur

C’est mathématique

©Photo: Bernard Descamps

L’homme au bout du couloir

OLYMPUS DIGITAL CAMERA ©PhotoPerso

La barbe

Rousse picotée de blanc

Colonise un visage couperosé

Comme de mauvaises herbes

Parsemant un champ à l’abandon

Les yeux mi-clos

N’ont d’autre horizon

Que l’ombre de ce bout de couloir

L’homme s’est adossé

À la paroi rugueuse

Les bras le long du corps

Les doigts s’arcboutent

Cherchent peut-être une bouteille

Échouée sur le sol

Des cheveux sans doute rares

Se terrent

Sous une casquette flétrie

La vie a du mal

À prendre en charge

Cette vieille carcasse

Elle est patiente

S’accroche à chaque saccade

De ce corps qui n’en veut plus

Peut-être entend-il

Les rumeurs de la salle des pas perdus

Plus loin aux tréfonds de la gare

Les haut-parleurs qui crachotent

L’humanité en ordre de marche

Et des tremblements de rails

Des machines enterrées

Emportant leurs convois

De voyageurs mécanisés

Peut-être entend-il aussi

Les sons intérieurs

Ceux qu’émet son passé

Les sons vigilants

De ses vies

D’une femme qu’il a connue

Aimée

Partie plus tôt que lui

Reste la photo écornée

Dans une poche

De sa veste

Cette veste qu’il ne quitte jamais

Qui épouse ses épaules voûtées

Ses coudes fatigués

C’est un bout de couloir

Où personne ne s’aventure

Un bout de couloir pour lui tout seul

La nuit et souvent le jour

Quand il a rassemblé

Quelques vivres au gré des rues

Du pinard ou de la gnôle

Les copains parfois

Ont de quoi

Une fois un chien

Est venu le flairer

Il aurait voulu qu’il reste

Avec cette odeur animale

Qui fait du bien

Aurait voulu retenir

Le bonheur du monde

Et les forfaits tout compris

D’un long périple en costume chic

Il aurait aimé tout ça

Il en sourit dans sa barbe rousse

Picotée de blanc

Sans importance

Puisque son sourire il le garde

Je voudrais pas crever Boris VIAN

(anniversaire de sa mort)

Je voudrais pas crever

Avant d’avoir connu

Les chiens noirs du Mexique

Qui dorment sans rêver

Les singes à cul nu

Dévoreurs de tropiques

Les araignées d’argent

Au nid truffé de bulles

Je voudrais pas crever

Sans savoir si la lune

Sous son faux air de thune

A un côté pointu

Si le soleil est froid

Si les quatre saisons

Ne sont vraiment que quatre

Sans avoir essayé

De porter une robe

Sur les grands boulevards

Sans avoir regardé

Dans un regard d’égout

Sans avoir mis mon zobe

Dans des coinstots bizarres

Je voudrais pas finir

Sans connaître la lèpre

Ou les sept maladies

Qu’on attrape là-bas

Le bon ni le mauvais

Ne me feraient de peine

Si si si je savais

Que j’en aurai l’étrenne

Et il y a z aussi

Tout ce que je connais

Tout ce que j’apprécie

Que je sais qui me plaît

Le fond vert de la mer

Où valsent les brins d’algues

Sur le sable ondulé

L’herbe grillée de juin

La terre qui craquelle

L’odeur des conifères

Et les baisers de celle

Que ceci que cela

La belle que voilà

Mon Ourson, l’Ursula

Je voudrais pas crever

Avant d’avoir usé

Sa bouche avec ma bouche

Son corps avec mes mains

Le reste avec mes yeux

J’en dis pas plus faut bien

Rester révérencieux

Je voudrais pas mourir

Sans qu’on ait inventé

Les roses éternelles

La journée de deux heures

La mer à la montagne

La montagne à la mer

La fin de la douleur

Les journaux en couleur

Tous les enfants contents

Et tant de trucs encore

Qui dorment dans les crânes

Des géniaux ingénieurs

Des jardiniers joviaux

Des soucieux socialistes

Des urbains urbanistes

Et des pensifs penseurs

Tant de choses à voir

A voir et à z-entendre

Tant de temps à attendre

A chercher dans le noir

Et moi je vois la fin

Qui grouille et qui s’amène

Avec sa gueule moche

Et qui m’ouvre ses bras

De grenouille bancroche

Je voudrais pas crever

Non monsieur non madame

Avant d’avoir tâté

Le goût qui me tourmente

Le goût qu’est le plus fort

Je voudrais pas crever

Avant d’avoir goûté

La saveur de la mort…

Je voudrais pas crever,

Jean-Jacques Pauvert éditeur, 1962

Le bar à poèmes

Vous prendrez bien encore un vers ! Anthologie de poésie, personnelle (néanmoins ouverte à tous), établie par Bernard Plouzennec.

http://www.barapoemes.net/archives/2014/01/04/28847314.html

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Dans ceux déjà tracés

Les miens jadis

La terre les enfouit

L’horizon les claquemure

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Pour ne pas me perdre

Regards sur l’infini

Oreilles connectées

Sur les trémolos stellaires

J’aime débouler

Dans les sentiers qui se croisent

Dans le sexe de la nuit

Pourquoi la nuit

Elle s’évertue

À me caresser

De ses lunes moribondes

Pourquoi la nuit

Elle a du fitness

Gonflant ses vagues

De belles nuances sombres

Fumigène à toute heure

Fuyant l’aube

Inscrire mes pas dans les courbes

De sa boussole folle

Et sentir sa chaleur

À même l’humus du sol

La nuit guide mes pas

Camarade

J’entends les branches

Dingues un peu van gogh

Je leur demande de filtrer

Mes pas dans ceux déjà tracés

Les miens jadis

©GilRay, mars 2020

Joy Division, She’s  Lost Control : https://open.spotify.com/track/49G0Rj1qpt75vdgiOo8QAE?si=zvQl7M4qQEOBYg-4mAIFAw