Archive | février 2018

Avec ton visage de poupée

Je t’aimais bien

Avec ton visage de poupée

Dans la jungle de ma tête

Je t’aimais bien

Égarée  tout le long

Des rives de ma peau

Je t’aimais bien

Mais m’aimais-tu

Le regard ailleurs

Ton corps dans ce désastre

Des océans qui n’en finissent pas

Femme de l’amour improbable

Femme dans cette vague fluide

Poupée aux interminables rictus

Larguant dans mon désir de toi

Tes déhanchements de pauvrette

Je t’aime j’aime les insoumises

Et les galets que tu imprimes

Sur l’oubli de ton visage

Et je n’ai pas peur

Des mots qui se répètent

Puisqu’ils te décrivent

Jusqu’à ce que mort s’ensuive

Subitement tu es là

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En camping-car, un livre de Ivan Jablonka

 Ivan JablonkaA travers ses propres souvenirs de vacances d’enfance, dans les années 1980, Ivan Jablonka dresse le portrait d’une génération. Loin de tout narcissisme.

« Soyez heureux ! » rugit le père au volant du camping-car cet été 1986. Il lui est insupportable que ses fils n’admirent pas ce désert marocain, ne profitent pas de ces aventureuses vacances qu’il leur offre, avec leur mère. Eux n’ont pas eu leur chance. Lui, surtout, dont les parents ont été assassinés à Auschwitz, qui a grandi dans les institutions réservées aux orphelins de la Shoah, dirigées par la Commission centrale de l’enfance, une organisation juive communiste. Cette injonction au bonheur qu’il n’a pas connu, et qui devient ici acte de résistance, revanche face à la tragédie de ses aïeux, le père de l’historien Ivan Jablonka la concrétisera avec famille et amis chaque été de la décennie 1980. De Corse en Turquie, du Portugal en Italie, de la Grèce au Maroc ou en Sicile. Une manière joyeuse et toujours culturelle de combler les disparitions, les absences et silences sur lesquels ne cessera d’écrire pourtant — et superbement — le fils. A jamais « enfant-Shoah », comme dit de lui Ivan Jablonka, 44 ans.

Le camping-car Volkswagen de ses jeunes années est à la mode, sorti des usines allemandes qu’a ressuscitées le plan Marshall, en osmose avec le goût populaire tout neuf des vacances et du plein air ; et en écho à l’éternel exil, du cosmopolitisme forcé des ancêtres. Le camping-car comme métaphore d’une culture, d’un peuple. D’une exigence d’ouverture, de curiosité aussi, et d’une époque en mouvement. Jablonka érige sur le combi Volkswagen une vraie mythologie à la Roland Barthes.

Entre la mère prof de lettres, éprise d’antiquité gréco-latine, et le père scientifique, les fils explorent des territoires où ne s’aventurent guère les touristes. Et où leur parentèle intello libertaire, pédago bobo, compte fortifier leur esprit pour ces concours prochains qu’ils sont condamnés à réussir.

De ces expéditions naturistes écolos prolos que méprisent les copains bourgeois du lycée, Ivan Jablonka tire aussi les secrets d’une « autohistoire » de sa façon. Comme on dit, pour les écrivains, autofiction. A travers ses souvenirs de vacances, il traque une époque, une génération. En camping-car n’est jamais narcissique. L’auteur y rend l’anecdotique personnel exemplaire et le détail familial magistral. Il invente un art généreux de faire histoire de soi, où il s’agit de « débusquer ce qui en nous n’est pas à nous. Comprendre en quoi notre unicité est le produit d’un collectif, l’histoire et le social. Se penser soi-même comme les autres. » Son délicieux récit de jeunesse — où se redécouvre la France des années Mitterrand — ­devient alors un saisissant exercice de moraliste.

 

| Ed. du Seuil, coll. La Librairie du XXIe siècle, 192 p.

Un article de Télérama, 2 janvier 2018, http://www.telerama.fr/livres/en-camping-car,n5424423.phpEn camping car 2