Projet d’écriture

Prologue

Je sais que vous tenez maintenant mon manuscrit en mains. Devant vos yeux de lecteur attitré. Je ne citerai pas encore la maison d’édition, par précaution. Je dois d’abord vous mettre en demeure. En demeure de me lire, c’est votre job.

Je ne sais pas si vous apprécierez ce que j’écris, mais là n’est pas la question.

Vous ne me survivrez pas si vous ne vous mettez pas à la tâche.

Alors, pourquoi pas ? Je commence par le récit de notre rencontre. Au bistrot A la Mort subite, dans le centre de Bruxelles. Un après-midi de décembre. Je ne me souviens pas de l’année exacte, mais c’était avant…

L’après-midi, en, semaine, en-dehors des vacances, La Mort Subite, c’est calme, quelques clients attablés de-ci delà dans la longue enfilade du café, pas de musique, l’impression d’avoir pieds dans une autre époque, compassée, intemporelle. Des murmures filtrés se  diluent dans un silence que semblent nourrir les deux garçons accoudés au comptoir. Les murs affichent toujours d’antiques photos, délavées, qui témoignent d’un passé plutôt fantomatique.

Dehors, la rue, pourtant proche du centre, n’est guère animée. Pas de neige, mais un fluide glacial, bruineux, qui s’insinue dans les moindres recoins et vous fait croire que le ciel gris apporte la rédemption… J’aime ce Bruxelles délétère, maître du jeu, cette ville qui, depuis longtemps, a inhibé mon âme et mon corps.

Je me suis installé près de la fenêtre, à droite en entrant. Une table où, jadis, … mais c’est une autre histoire. Maintenant, je sais que vous n’allez pas tarder. Vous faites partie de ces gens qui respectent au dixième de seconde leurs rendez-vous, parce que vous aimez être irréprochable. Je sais aussi que ce n’est pas par conviction que vous allez me rencontrer – des manuscrits, vous en lisez des mille et des cents chaque semaine -, mais je crois par un effet d’inéluctabilité !

Mon chapeau, un Wesley de chez Brixton, trône à quelques centimètres de la chemise qui enserre mon manuscrit, et déjà, une gueuze m’a été apportée par l’un des garçons, en gilet noir et tablier blanc. Le style, car il faut du style. Surtout avec moi.

A l’heure dite, vous entrez. Vous ne correspondez pas tout à fait à ce que j’avais espéré, ou craint

Photo Charles le Brusseler

Vous êtes entré dans la salle. Impossible de ne pas vous reconnaître. On reconnaît toujours les personnes insignifiantes dans la réalité, comme  les personnages secondaires  dans d’autres contextes … Plutôt mince, la quarantaine, le crâne en partie dégarni, un visage passe-partout, un costume noir, séant mais anonyme, urbain, définissant une personnalité diaphane. Pour donner le change, tes chaussures ! Elles, elles dénotent, attirent un instant le regard. Sans doute des Magnanni Derbies ? Couleur cognac, et je crois de pointure… exagérée.

Je n’oublie pas le petit attaché-case plus ou moins de la même teinte, religieusement coincé sous le bras droit. Vous êtes celui à qui j’ai donné rendez-vous dans ce vieux café de la capitale, celui à qui peut-être je remettrai dans quelques instants un manuscrit, à même posé sur la table à côté de mon chapeau. Peut-être.

Je pensais à ce moment au premier chapitre du Pendu de Saint-Pholien, quand le commissaire Maigret, lui aussi, se retrouve dans ce bistrot quasi désert. « Et il avait pénétré, en simple curieux, dans un petit café de la Montagne aux Herbes Potagères. » Je ne suis pas un simple curieux, j’aime les lieux qui laissent des marques, se perpétuent. Je l’ai écrit et vous allez peut-être sous peu découvrir mes véritables intentions. Si vous m’écoutez, si vous lisez entre les lignes.

Un bref petit signe de la main et vous vous attablez en face de moi.

Des phrases de simple civilité s’échangent, je déteste reproduire ces ridicules entrées en matière. Je vais à l’essentiel. Vous commandez un café, le garçon s’exécute.

Photos ci-dessous : Farewell  (sur Google+)

Et, au moment où deux petites tasses fumantes atterrissent sur notre table, je vous tends un billet, manuscrit, comme une carte de visite, comme une façon d’afficher ce que je suis, ou veux être…

 « La ruelle est sombre. La pluie s’accroche aux pavés, sirupeuse. Le temps délaisse cette part de la ville. Je cherche le halo de lumière d’un réverbère chimérique, je sais qu’on me guette dans l’ombre, mais je ne résiste pas à la griffe qui s’insinue dans ma tête. J’ai toujours connu les façades de briques éteintes, les portes de bois bleuies, les fenêtres dépolies, tissées de toiles comme les dentelles d’une vieille arachnéenne. Toujours connu les flaques croupies, d’une eau qui s’obstine à demeurer. Toujours cherché à en boîter les filles nocturnes, au revers de quelques tavernes aux néons perclus. La ruelle est mon antre, l’infini de ma nuit synchro. Elle me cause dans l’oreille, me susurre le crépitement de tes baisers. C’est une ruelle d’un bruxelles hypothétique, d’un bruxelles crapuleux et triste, d’un bruxelles qu’ouvragent les doigts d’un artiste sombre.  Et la bière sûre finalise le dessin de mes lèvres, je la crache entre mes dents vers toi qui flirtes avec brel et ses sueurs de scène. Je marche sur le grès laminé de ces pavés mal ajustés, sur la peau citadine et grave, sur la mousse cannibale et le sang coagulé d’un meurtre qu’ils n’ont pas élucidé.

La ruelle est sombre. La pluie fait le décor, je l’aime inépuisable dans mes cheveux rares, je la bois jusqu’à la lie de tes lacis de chair aimante. »

Je scrute son regard : que va-t-il déduire de ce bristol ? Il reste énigmatique. Nous sirotons nos expres

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