Et j’ai chanté dans la douce pâleur de l’aube

Je propose ce texte à l’occasion d’un Concours de nouvelles, organisé par l’Espace Écrivain Public, de Binche (Hainaut, Belgique): écrire en été… Le premier paragraphe est un incipit par lequel on doit commencer (auteur: Françoise Lison-Leroy).

Macha, un modèle que j’ai pu photographier dans l’Atelier du photographe Pierre Rousseau, en 2018.

 « C’est un matin de lune pâle et de rosée. On dirait que le brouillard a fui comme un voleur, entre les aubépines. Témoin, le chaton aux yeux fauves, guettant une proie improbable. Le chemin asphalté relie la campagne à la ville. Quelques cyclistes se hâtent vers la gare. Un camion de livraison s ’arrête au carrefour et relance sa course. Par la fenêtre, j’observe le paysage qui sera le mien pour quelques jours. Hier soir, à mon arrivée, la brume enveloppait déjà le hameau désert. Le sommeil s’est abattu sur la petite maison bien rangée. Sur moi aussi. (1)

J’ai l’impression de plonger dans un monde que je ne connais pas, d’être happée par cette atmosphère trouble. La brume, tenace, semble s’être collée aux petites fenêtres de la cuisine, une lumière glauque perce tant bien que mal les vitres. Les formes se diluent dans le lointain, se confondent, ombres diurnes, le jour naissant n’a rien dissipé des exhalaisons filandreuses de la veille.  J’essaie de me souvenir d’hier soir, de ce que j’ai fait en arrivant, pourquoi le sommeil me guettait à ce point. Peu à peu, je recompose les moments, les lieux, dans un désordre que j’ai du mal à corriger. Serait-ce le verre de gin que j’ai avalé pour me détendre, pour me convaincre qu’enfin j’allais vivre des moments de paix, ici, loin d’un passé morbide… Deux ou trois jours, peut-être plus, pour me retrouver, sonder l’âme de la terre et du ciel, écrire l’indicible.

A peu de distance, le toit de la gare où j’ai débarqué en début de soirée. C’est à peine s’il se dessine dans cette effervescence de brouillard et de condensation, comme sur une photographie travaillée par un artiste numérique, et les méandres floutés de la route qui serpente à proximité. Cette route que j’ai empruntée à pied, ma valise en main, lourde, sans roulettes. Je savais que la maison s’érigeait là, dans cet abaissement des nuages, dans cette fange de lumière déclinante, qu’elle m’attendait. Presque épuisée, je l’ai rejointe, avec cette impression qu’elle allait m’engloutir ou me protéger, seule bouée, ou écueil annonciateur d’un naufrage ?  Curieux : je cherche un havre, et tout ici m’incite à la peur de revenir aux démons d’antan. Me suis-je trompée ?

La maison, ou plutôt la maisonnette, inspire pourtant la confiance. Tapie en retrait de la route, dans un jardin aux herbes folles, elle offre au regard une façade campagnarde, sertie de fenêtres aux dimensions modestes, et la porte d’entrée, peinte en un bleu pastel qui repousse la brume, fait mine de m’accueillir je dirais presque chaudement, si ce n’était cette bulle de poisse enveloppant la zone.

Je me souviens avoir introduit la clef et perçu aussitôt l’ouverture, pêne huilé, pas de sifflement de rouille, la cuisine se coulant dans mes yeux. J’aurais dû sans doute me méfier de ce clair-obscur qui nageait à la surface des meubles, mais la fatigue embuait mon esprit, l’envie de poser ma valise, de m’asseoir, de boire un léger remontant. J’avais une bouteille de gin drapée dans un essuie au plus profond de ma valise, vieille habitude. Toujours cette idée de « faire face », d’affronter l’inconnu.

Je me rappelle maintenant le nom de cet homme qui m’a fixé rendez-vous dans cette demeure, je l’ai rencontré dans un quartier où d’ordinaire je me perds parfois quand la nuit me déclare la guerre. Une ville pas si lointaine, qui fait contraste avec le peu de mouvements discernables aux alentours ce matin. Cet homme n’a pas d’âge, ses traits se perdent dans ma mémoire, mais pas son nom : Juan Adolfo. Il me l’a susurré dans mes oreilles, alors que je l’avais abordé précipitamment, seul gars errant dans les parages, boitillant et sentant l’alcool.

Il ne m’a pas accostée, il s’est saisi de moi par mes épaules.

  • Je suis Juan , Juan Adolfo, tu as besoin de moi.
  •  ?
  • On s’est déjà rencontrés, tous les deux, mais tu ne sais plus où…

Je n’ai pas répondu. Une fine bruine, genre crachin, se fixait sur nos vêtements. Je me suis laissé entraîner vers un bar, dont les néons se tamisaient dans l’obscurité, et, une fois à l’intérieur, il m’a longuement parlé. Sur le zinc, des petits godets d’alcool égrenaient notre conversation. Conversation est un grand mot, c’était lui qui tenait le crachoir. Il paraissait me connaître, connaître mon passé, mes errances. Il répétait que celles-ci prendraient bientôt fin, qu’il fallait qu’on se voie ailleurs, dans le calme d’un hameau loin de la ville. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi cet individu s’intéressait à moi, comme un thérapeute de la nuit.

C’est alors qu’il me glissa dans la poche révolver de mon jean un petit billet.

  • C’est l’adresse, précisa-t-il. Facile de s’y rendre, par un train régional. On s’y retrouvera, si tu veux revenir sur ce qu’on a vécu…

Il disparut tout à coup, me laissant seule dans ce bistrot au milieu de nulle part.

Je suis assise dans la cuisine. Le silence étouffe tout bruit incongru. Je détaille la pièce, y a-t-il de quoi se sustenter ? A-t-il prévu de mettre quelques provisions à ma disposition ? Je n’ai pas le courage d’ouvrir les portes des armoires, du frigo, pas de faim matinale, mais l’envie de m’enfouir davantage dans cet antre hors du temps.

La cuisine donne sur un espace plus grand, un salon dépareillé, où aboutit un escalier de bois menant à l’étage. Je ne sens aucune odeur de renfermé, mais plutôt une étrange fragrance, comme des herbes aromatiques séchées peuvent en diffuser.  Divan, fauteuils, table, vaisselier… tout respire un passé rural, défraîchi.

 J’ai dormi dans un lit haut, dont le matelas reposait sur un sommier grinçant.

Les murs de la chambre sont nus, je n’ai pas vu tout de suite le vieux cahier qui, sous la poussière, reposait sur une table de chevet dépourvue de lampe. Ce matin, je le remarque, je l’ouvre et… en le feuilletant, pages lignées, jaunies, je tombe sur une photographie brunâtre, encore collée. Elle est la seule hôtesse de ce cahier, pas d’annotations, rien d’autre, si ce n’est une émanation de nuits effacées, comme un pot-pourri indéfinissable.

Cette photo… Les ombres trahissent les personnages : Juan, moi, dans un vague décor décoloré, une grande salle aux lambris que lèche une lumière blafarde. Je me souviens, à présent.

Je n’avais plus cette voix qu’appréciaient tant les critiques. Soprano colorature, elle m’avait élevée dans les sphères du chant, m’avait offert quelques opéras célèbres, m’avait rapprochée de grands noms du bel canto… Et puis, ce fut la chute, soudaine, inexplicable, l’oubli rapide et cette longue suite de vies comme une succession infernale, une abyssale envie de sonder le désespoir. Cette photo, c’était la dernière à la Monnaie, Juan tentait de me consoler. Juan ! Mon impresario.

Effacer le passé, gommer la voix, vivre ces instants dilués… Je ne dormirai pas dans cette chambre, je respirerai ses odeurs enfouies, ses parfums fanés, les moisissures du temps. Le cahier me tiendra compagnie. Je chanterai dans ma tête les airs que j’adorais. Je toucherai de mes doigts les vieux papiers peints, toujours bien collés sur les plâtres antiques. J’entendrai encore et encore les paroles de Juan, en légers friselis dans mes oreilles. Je serai celle qui n’a plus d’âge.

 Ce matin s’est révélé  comme une vieille plaque photographique, émergeant de ses bains. Me serais-je assoupie dans cette nuit maternelle ? J’ouvre des paupières, je ne sais pas si elles se sont fermées. Je regarde le monde par les carreaux de la fenêtre, émaillés de toiles d’araignées. Un peu de soleil se glisse dans les brumes naissantes. La rosée s’embellit. Mon regard cherche les repères de la veille, des silhouettes dans le lointain, le chemin qui s’effiloche…

La maison s’assagit, je ne sens plus les rumeurs basses de la nuit, mais au-dedans de moi-même serpentent toujours ces flottements rauques, ces airs qui s’égarent. Je suis colorature, avec des rides et des cordes vocales à la dérive. Je suis colorature, et Mozart m’oublie.

Pourquoi ne pas languir dans ces murs qui me délaissent ?

J’ai déposé le cahier sur une table de nuit ; j’ai dit à Juan de partir, d’aller ailleurs ; j’ai refait ma toilette de jeune première…

… Et j’ai chanté dans la douce pâleur de l’aube.

∫ Raymond GILLES

gilray@latindistrict.be


[1] Incipit de Françoise Lison-Leroy

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Photo, écriture, lecture, cinéma..., hors des sentiers battus...

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