Décès du poète et écrivain belge Jean-Claude Pirotte

L’échappée de Jean-Claude Pirotte s’est terminée le 24 mai dans le Jura, où il vivait, à la frontière de la Suisse. Le poète belge, tout couturé de cancers, et bardé de prix, avait 74 ans. Combien de recueils de vers mélancoliques, de mélanges, récits, romans ou chroniques a-t-il publiés depuis les années 60 ? Plus de 40, beaucoup à la Table ronde, au Temps qu’il fait, un peu au Cherche Midi (édité par son ami fidèle, Pierre Drachline). Aquarelliste des matins blêmes, Pirotte était également peintre, illustrant les jaquettes de ses livres de paysages liquides. Il était «un peintre du samedi, un écrivain du dimanche», disait-il à Libération en 1997.

«Spectres». Dans cet entretien, paru à l’occasion de Faubourg (le Temps qu’il fait) et de la réédition de la Légende des petits matins, l’ancien avocat Pirotte racontait ainsi ses débuts dans la vie : «J’ai passé mon enfance à Gembloux (en pays wallon), où la faculté d’agronomie attirait des tas d’étudiants étrangers. Je suis né à Namur, en 1939, le 20 octobre, comme Rimbaud, comme Alphonse Allais, ce qui est plus drôle, et surtout comme Marie-Jean Hérault de Séchelles, un temps magistrat. Pourquoi ai-je fait des études de droit ? Peut-être par une sorte d’assimilation biscornue. Cela me paraissait plus facile que tout le reste. Les lettres ne menaient qu’à être professeur. Mes parents l’étaient tous les deux, c’est effrayant, on a tout le temps l’impression qu’on est à l’école quand on est chez soi, la contrainte perdure, même la nuit.»L’Epreuve du jour (le Temps qu’il fait, 1991) est le récit de cet apprentissage pas gai, prélude aux alambics futurs : «Dans le récit de l’enfance, qui est une fable ou un mensonge, on rêve de semer quelques éclats de vérité splendide et intolérable.»

Quant à ses débuts comme vagabond des lettres, il les racontera à sa manière, plus soucieux d’atmosphère que de faits, dans Cavale (1997, également, à la Table ronde). En 1975, Jean-Claude Pirotte est condamné à dix-huit mois de prison pour avoir aidé un détenu à s’évader. Il lui aurait fait passer une lame de scie. Il l’a toujours nié. Fuyant la Belgique, laissant derrière lui femme et enfants, il entame une existence d’errant, d’abord en France puis en Catalogne. Le décor de ses livres se construit dans ces années-là : «Un hôtel un peu borgne, digne des spectres boviens que nous nous résignons à devenir.» Même s’il y a péremption de sa peine en 1981, Jean-Claude Pirotte reste un marginal. Emmanuel Bove est un des fantômes qui l’accompagnent, avec Cingria, Georges Perros, André Hardellet, Philippe Jaccottet, Henri Thomas et quelques autres : la réalité «manque de substance […]. Mais que Dhôtel ou Chardonne disent les jours de Charente ou les nuages d’Ardenne, voici que la vie d’un seul élan devient indubitable, et que la Charente et l’Ardenne surgissent contre toute attente dans une lumière inégalée»(Rue des Remberges, 2003).

Loin d’être une partie de plaisir, la cavale est une prison parallèle. La Pluie à Rethel(paru chez Luneau-Ascot en 1982, souvent réédité depuis) enferme le narrateur dans une solitude noire ; l’alcool (Pirotte fut de tout temps un buveur héroïque), la mémoire de l’amour et des ciels de Hollande dessinent de nouvelles lignes de fuite.Fond de cale, Un été dans la combe, Plis perdus, Un voyage en automne, Il est minuit depuis toujours, jusqu’à, tout récemment, Brouillard (Cherche Midi) : la littérature de Jean-Claude Pirotte, qui semble une dérive, est lucidement guidée par«l’expression sourcilleuse de l’incertitude».

Prosateur.«Il est urgent de respirer/l’odeur des tombes et des feuilles», écrit le poète dans Vaine pâture (Mercure de France, 2013). «Je ne suis pas romancier,affirmait le prosateur de Récits incertains. Je préfère raconter des histoires, des fables qui me seraient dictées par les nuits, dont la brume lâche enveloppe des terroirs indécis, quand le fleuve reflète, au sortir du bistro, le même néon, répété mille fois, et qui tremble comme mon regard.»

Claire DEVARRIEUX

http://www.liberation.fr/livres/2014/05/26/jean-claude-pirotte-dernier-voyage_1027487Image

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :